FEMINA, LE 25 MARS 1990

PEROU - LES ENFANTS DE SAN ANDRES

Depuis dix-neuf ans au Pérou, Fernande Cagicao-Aubert, vaudoise d'origine, s'occupe de ceux dont personne ne vent: les enfants handicapés des bidonvilles de Lima. Femina l'a rencontrée lors de son passage à Lausanne. Le foyer-ferme de San Andrés, à 800 mètres d'altitude et à 135 kilomètres de Lima, la capitale du Pérou, recueille les enfants de la misère. Il y a là Marcos, 7 ans, trouvé en juillet 1989 dans un bidonville, accroupi sous un banc, réfugié là, tout fiévreux, le ventre vide, abandonné par sa mère droguée. Il y a Soledad, 15 ans, trouvée en 1978 agonisante dans son taudis avec ses cinq frères et soeurs. Avant de partir comme tous les jours, leur mère avait cadenassé la porte pour les protéger, de l'enfer du dehors, pour les protéger du viol, des vols, de la drogue. La maman n'est pas revenue. Quatre jours plus tard, la police a enfoncé la porte de planches. Pour le petit dernier, Jesus, il était trop tard. Souffrant de dénutrition au dernier degré, il est mort, Il avait 2 ans. A San Andrés, il y a Norma, 13 ans. Son beau-père alcoolique a abusé d'elle pendant plusieurs années. Il y a Lucho, 23 ans. Autiste et défiguré par une opération, il a été arraché au sort qui l'attendait: l'asile des débiles profonds où adultes et enfants entassés vivent comme des bêtes. Il y a Mario, 26 ans. Gravement perturbé, il ne sait ni lire ni écrire.

A San Andrés, ils sont 46 enfants de 7 à 26 ans environ - personne ne connaît leur date de naissance - tous handicapés physiques ou/et mentaux, 46 enfants battus, violés, humiliés, abandonnés. En 1988, 9 millions de Péruviens s'entassaient déjà dans les 2000 bidonvilles de Lima. Ce chiffre n'a cessé d'augmenter depuis, et avec lui le trafic de drogue, l'alcool, les maladies mentales, l'inceste, la prostitution, la violence. A cause de la faim. A cause de la misère. Ces enfants naissent, grandissent et meurent silencieusement sans que personne y fasse attention. Désespérées, les mamans des bidonvilles les abandonnent dans les hôpitaux. D'autres les enferment dans leur case, comme celle de Soledad, pour les protéger des fléaux de la misère. Des fois, quand elles reviennent, la case a brûlé avec les gosses dedans.

"C'est courant à Lima, dit Fernande Cagicao-Aubert. Un fait divers dans les journaux, sans plus." Comme dans d'autres capitales surpeuplées d'Amérique latine, ici on meurt de faim, de maladie, et si on ne meurt pas, c'est pire. On végète. Contre cela il n'y a rien à faire. "Les tares de la misère sont terribles, dit-elle. On crée des handicapés mentaux." Rien que l'année dernière, 500'000 enfants sont morts dans l'hémisphère Sud de ce que l'on nomme en Europe "la guerre de l'endettement". Parce que dans le pays du tiers monde, miné par la dette extérieure, son remboursement a la priorité sur les besoins fondamentaux des populations.

Aujourd'hui, ces enfant sans enfance, Marcos, Soledad, Norma, Lucho, Mario et les autres, mangent à leur faim. Ils vont à l'école. Ils ont de la lumière le soir pour étudier et un lit pour dormir. Il travaillent. Ils ont des responsabilités. Les moins meurtris savent lire et écrire. Ils ont retrouvé l'essentiel. La preuve leur sourire. "Ils deviennent supérieurs aux enfants normaux des bidonvilles, bien qu'ils soient retardés mentaux." En une simple phrase, elle a tout dit de l'extrême dénuement, celui qui ne tue pas mais qui rend fou. Parler de Fernande et de son action comme d'un miracle ne conviendrait pas. Et elle n'aimerait pas. D'un travail serai plus juste, à condition d'ajouter d'un don de soi, en toute humilité. Parce que pour elle aucun moment il n'y eu choix, mais urgence : des enfants à sauver, des milliers d'enfants, et des mères à aider.

Le foyer-ferme de San Andrés est une longue histoire, vieille de dix-neuf ans. Quand Fernande est arrivée la première fois à Lima, c'était en octobre 1971, pour la préparation d'un congrès de la CNU CED. Elle était alors secrétaire aux Nations Unies à Genève. Ce qu'elle a vu a bouleversé sa vie. Profondément choquée, elle a vu les bidonvilles. Elle a vu la misère, la crasse et les cas tragiques de la misère. Du coup, l'effort coûteux et utopique du congrès lui a sauté aux yeux. A quoi servent les discours pompeux sur la répartition des richesses dans le monde quand devant soi un peuple meurt de faim ? Quand elle y repense aujourd'hui, elle se dit que ces cas tragiques qui l'ont bouleversées jadis étaient des cas isolés. "Maintenant, la misère s'est généralisée. Je fais volontairement la différence entre misère et pauvreté. La misère, c'est quand on manque de tout. Quand on ne peut plus remonter tout seul jusqu'à la pauvreté." Les signes de cette sinistre dégringolade sont imperceptibles dans les bidonvilles et les taudis de Lima. Elle le voit à ces cheveux et à ces dents qui tombent, à ces bébés de plus en plus maigres, Elle le voit au regard hébété des mères qui souffrent, elles aussi, de dénutrition. Si de plus en plus de Péruviens manquent aujourd'hui de tout, est-il encore besoin de préciser que les riches, eux (2 à 4% de la population) sont de plus en plus riches, scandaleusement riches?

Des lésions graves

C'est alors, face à cette pauvreté extrême, qu'elle a décidé d'entreprendre quelque chose de concret en faveur des déshérités, Avec le soutien de Terre des Hommes, elle a créé des garderies diurnes dans les bidonvilles de Lima pour éviter que les enfants ne soient enfermées tout le jour dans les cases sans lumière. Puis un home temporaire, pour dormir. Et des distributions quotidiennes de lait et de pain pour assurer un minimum à ceux qui n'ont rien. On s'en doute. Le home a vite été débordé. "Je me suis rendu compte qu'une douzaine d'éclopés restaient là, abandonnés, avec des lésions cérébrales graves, des schizophrènes, des autistes, des épileptiques. Personne ne les adoptera jamais." Les autres, les beau bébés sans tares, n'arrivent pas jusqu'à sa porte, immédiatement récupérés dans les circuits de l'adoption. "Le trafic d'enfants existe partout. Les bien portants se vendent comme des petits pains". Elle sait aussi que dans les pays industrialisés 90% de l'aide est utilisée en faveur des handicapés. Ailleurs, c'est un luxe impossible, bien que 100 millions d'enfants soient touchés par un handicap dans les pays en voie de développement. Que faire pour eux ?

Construire et irriguer

Elle a eu une idée et de la chance. Au Pérou, l'usage veut que l'épouse du président ait ses bonnes oeuvres. Fernande a donc décidé de lui demander un terrain au lieu du traditionnel cageot d'oranges. Et ça a marché. Le gouvernement a mis à sa disposition et à celle de Terre des Hommes, pour qui elle travaillait alors, un domaine de 20 hectares, en friche, en cailloux, en ruine. Il a fallu reconstruire, irriguer, planter. Maintenant, il y pousse de la vigne, du maïs, de la luzerne, des arbres fruitiers. Il y a des lapins, trois cents, des poules pondeuses, des cochons et même trois vaches Holstein, importées de Suisse et offertes par un éleveur du voisinage. Jusqu'en 1988, San Andrés a fonctionné pour moitié en autofinancement. Depuis 88, ce chiffre est descendu à 30%. "Et maintenant, dit Fernande, on vend à perte. Malgré cela, nous avons décidé de devenir autonomes, d'une part pour soulager financièrement Terre des Hommes, qui a été d'accord de nous rendre notre liberté. D'autre part, nous voulons poursuivre sur la pente de l'austérité". Ce nous de Fernande, c'est elle et Paco, son mari, qu'elle a rencontré à Lima en 1978. Péruvien, il était professeur dans un collège pour enfants handicapés physiques. Lui-même est paraplégique. Ce nous, c'est aussi Pedro Cagicao-Aubert, 11 ans, leur fils adoptif dont la mère, bonne à tout faire analphabète, est morte lors de l'accouchement, probablement enterrée dans une fosse commune de Lima, trop pauvre pour espérer autre chose.

Mais voilà. Malgré la bonne volonté de Fernande et de Paco, San Andrés, dont la nouvelle association a été fondée en janvier de cette année, ne peut pas accueillir indéfiniment de nouveaux pensionnaires si les anciens ne partent pas. "Nos enfants, aujourd'hui adultes, sont perdus à Lima. Ils se font avoir au premier virage. Ils aiment la terre. Ce n'est pas logique de les envoyer dans la capitale, explique-t-elle. Et nous voulons assurer une continuité". Justement, la suite se prépare à sept kilomètres de là, sur un terrain aride qui ne vaut rien. Sur lequel il n'y a rien, "mais quand même moins de cailloux qu'à San, Andrés au début" précise-t-elle. Il faudra construire une voie d'accès, amener l'eau, irriguer, aménager, planter, cultiver. Ainsi, plus tard, les enfants adultes iront travailler là-bas, soutenus discrètement par ceux de San Andrés. "Nous les aiderons à gérer de loin. Il faut de la patience, commencer modestement"". Pour relever ce défi, ce ne sont pas les gosses qui manquent mais l'argent. En comptant au plus juste, elle doit pouvoir s'assurer d'une rentrée de 70 000 francs suisses par an. Une chaîne de solidarité, faite d'amis, s'est déjà engagée à soutenir financièrement son action depuis la Suisse. Comprenons que chaque franc supplémentaire sera le bienvenu. Lucide, elle sait qu'il faudrait une ville entière pour accueillir les plus misérables des malheureux. Néanmoins, elle s'obstinera avec ses moyens à elle. Ce qu'elle souhaite? Que des enfants sauvés de la mort, de l'hôpital psychiatrique, de la prison sauvent d'autres enfants de l'horreur muette des bidonvilles.

MONIQUE BALMER FEMINA, le 25 mars 1990