LE SILLON ROMAND, LE 26 DECEMBRE 1996
LE DROIT DE SOURIRE
A San Andrés, au pied
des Andes péruviennes, le foyer-ferme Achalay aide les enfants
à devenir des hommes et des femmes debout.
Quand Sonia, Marco, Blanca, Carlos et les autres arrivent à Achalay, "ils ne sourient pas, encore moins ne rient. Ils ne savent pas. N'ont jamais appris la tendresse, l'espièglerie, l'insouciance de l'enfance. Dans les 2000 bidonvilles qui constituent autour de Lima un chapelet de neuf millions de miséreux - la capitale proprement dite compte 6,5 millions d'habitants - ils ont vécu comme des bêtes; et encore la comparaison ne doit-elle rien à la ,vie de chien, de nos toutous et minous européens.
Injustice choquante
Il y a vingt-cinq ans, Fernande Aubert, née à Ballaigues,
enfance et formation professionnelle à Lausanne, participe à
Lima à un congrès de la CNIJCED en qualité de secrétaire aux
Nations Unies à Genève. L'extrême indigence matérielle et
mentale, la détresse physique et morale qu'elle y découvre la
révoltent, mais moins que l'affectation trompeuse des discours
sur la nécessité de restaurer un "dialogue Nord-Sud
cohérent", sur le partage équitable des richesses dans le
monde, sur le droit des enfants à la protection, à l'éducation
et à la santé.
Fernande ne quittera plus Lima que le temps de tirer un trait sur sa vie en Suisse romande. Avec le soutien de Terre des Hommes et une détermination qui frise l'inconscience, elle décide de se consacrer aux plus démunis parmi les démunis: les enfants dont la société feint d'ignorer jusqu'à l'existence - autistes, épileptiques, schizophrènes, arriérés mentaux. Ceux que "personne n'adoptera jamais", dans ces années septante où "les enfants bien portants se vendent comme des petits pains" à des candidats européens à l'adoption.
Dans les bidonvilles de Lima, elle découvre des gosses terrés au fond de cases sans fenêtres, sans eau, sans électricité, sans égouts, porte cadenassée par les mères pour les protéger de "l'enfer du dehors", du viol, de la drogue, de la violence. Parfois quand elles reviennent de leurs longues errances à la recherche d'un hypothétique travail sous-rémunéré, la case a brûlé, les gosses avec. Un fait divers, sans plus. Elle découvre des gamines-mères paumées, des débiles profonds entassés au fond de taudis, des parents drogués ou alcooliques qui seraient bien en peine de compter leur progéniture et encore moins de dire de quels expédients elle use pour survivre.
Aujourd'hui, Sonia,
Marco, Bianca, Carlos et les autres mangent à leur faim, dorment
dans un lit, suivent une scolarité normale ou spécialisée
adaptée à leur niveau mental, sont actifs dans les champs, les
vergers, les jardins potagers, les prairies à volaille et à
bestiaux gagnés sur les terrains qui enserrent le foyer-ferme
Achalay, mot qui signifie "C'est beau" en dialecte
indien quechua.
Désert refleuri
Fernande a eu de la chance. Traditionnellement, l'épouse du
président péruvien patronne quelques ,bonnes oeuvres" qui
revêtent parfois la forme de distribution aux plus miséreux de
cageots d'oranges. La Suissesse lui suggère de remplacer les
agrumes par... un terrain agricole. Contre toute attente, elle
l'obtient. Vingt hectares de caillasse sur les premiers
contreforts des Andes, à San Andrés, à une centaine de
kilomètres de Lima. La fraction pauvre d'un ancien domaine
spécialisé dans l'élevage des chevaux, saisi par le
gouvernement lors de la réforme agraire de 1972 et occupé dans
sa partie la plus fertile par cinq paysans.
Aujourd'hui, grâce à la remise en état d'un ancien réseau d'irrigation et à un défrichage obstiné, Achalay cultive de la vigne, du maïs, de la luzerne, des tomates, des haricots, toutes sortes de légumes saisonniers, des fruits - oranges, mandarines, mangues, pêches, avocats, melons.
Le foyer-ferme produit un
peu de lait et de fromage (15 vaches holstein-frisian), des
oeufs, de la viande de poulet, de lapin et de porc. Mais elle
n'en vit pas.
Au cours de la décennie 1980, incompétence gouvernementale et corruption se sont liguées pour détériorer la situation économique des Péruviens et creuser plus profond le formidable fossé entre riches et pauvres. Au point qu'à Achalay, la vente de la plupart des produits agricoles, écoulés à perte faute de débouchés rémunérateurs, ne couvre même plus les frais de production pourtant très bas.
Jusqu'en 1988, le foyer-ferme autofinancait la moitié de ses coûts; ce chiffre a chuté à 30% en 1990, à 19% depuis 1993. Les dernières années de la décennie 1990 ont pourtant été marquées par une légère amélioration de la situation économique. Mais la population active de ce pays, considéré comme "l'arrière-cour: des Etats-Unis", est aujourd'hui encore composée pour 70% de personnes sous employées qu'on nommerait en Europe "victimes du chômage technique partiel" et pour 15% de chômeurs, bien entendu sans indemnités ou allocations.
Quatre millions de
Péruviens ne mangent pas à leur faim et 40% des enfants
souffrent de malnutrition, alors que 5% de nantis possèdent et
exploitent 90% des richesses.
Vocation confirmée
"Jamais facile de rendre la douleur moins
douloureuse", a constaté maintes fois la Suissesse, devenue
Fernande Cagigao-Aubert depuis son mariage en 1978,.avec Paco, un
professeur enseignant dans un collège pour enfants handicapés,
lui-même paraplégique. Mais le couple n'a jamais cessé de se
battre avec une détermination farouche. La tomate, le maïs, les
pondeuses ne sont pas, ne seront jamais la priorité d'Achalay;
le foyer-ferme est "une association de caractère
humanitaire", dont l'objectif fondamental reste "le
sauvetage et la reconstruction d'enfants en situation d'extrême
danger" - ils y sont une soixantaine en permanence, de 6 à
19 ans.
Achalay développe certes des activités productives dans un but économique; mais elles n'éclipsent jamais, ni ne relèguent au second rang des préoccupations de Fernande et Paco Cagigao-Aubert la mission pédagogique et éducative des enfants.
L'an dernier, le couple a
fait procéder, par un organisme professionnel spécialisé, à
une évaluation externe neutre de la qualité pédagogique,
sociale et économique du foyer-ferme. Durant plusieurs semaines,
divers experts ont partagé la vie d'Achalay, recueilli des
renseignements, pris le pouls de la communauté. Leurs
conclusions: "les options fondamentales demeurent
inaltérables", Achalay est "un projet viable",
mais "susceptible d'améliorations sur le plan du rendement
agricole notamment", dans la perspective d'améliorer le
degré d'autonomie économique du foyer-école. Pour l'instant
Achalay tourne avec un budget annuel de fonctionnement de 300'000
francs. Une part importante des fonds provient de dons, de
parrainages et des cotisations des quelque 700 membres d'une
chaîne de solidarité qui s'est constituée en Suisse romande
principalement, et d'une contribution annuelle de Terre des
hommes Genève. Pour que des enfants malmenés par 1a vie,
handicapés de la tendresse et de l'amour, retrouvent l'estime
d'eux-mêmes et de la société. Pour que ce foyer-ferme devienne
"lieu de vie, terre où ils sont nés à nouveau, où ils se
sentent aimés, respectés, entourés".
| M. D. | Le sillon romand, jeudi 26 décembre 1996 |