TERRE & NATURE, LE 18 DECEMBRE 1997

OASIS ACHALAY

La cloche qui annonce un jour nouveau,

Le bruit des planches sur lesquelles on court,

Le chant de l'eau qui coule.

Tant de souvenirs qui demeurent...

Achalay, en quechua., paraît-il

Vibre en murmurant "que c'est joli..."

 

Y arriver, c'est frôler une partie du secret, le trouver au milieu des dunes de sable le rend à sa magie. Achalay, dans la province de Huacho, à deux heures et demie de voiture de Lima. C'est le moyen le plus sûr, le plus rapide et le plus confortable pour y accéder. Au Pérou, les bus n'ont pas d'horaire. Les derniers kilomètres sont rudes, juste une piste caillouteuse et poussiéreuse. Notre arrivée en 4x4 suscite des cris de joie, les enfants n'ont pas vu Paco et Fernande depuis des semaines. Eux, ce sont un peu les parents adoptifs, les bons samaritains, qui depuis de longues années déjà accueillent enfants, orphelins ou laissés-pour-compte, handicapés ou bien portants, mais tous habités déjà par un passé extrêmement lourd.

Fernande la Combière ressemble aujourd'hui à une Péruvienne, même si elle possède encore un passeport suisse. Tant d'années déjà quelle se donne corps et âme pour ces enfants.

Achalay, c'est une oasis au milieu de la misère, une grande famille retrouvée, reformée pour des enfants au passé désastreux. La ferme de San Andrés a poussé loin de Lima, loin des taudis, des bidonvilles, de la foule grouillante et du bruit.

Achalay, c'est près de 100 personnes réparties en deux communautés distinctes, celle des enfants et celle des adultes. Avec, entre les deux, vergers, jardin potager et animaux domestiques.

 

Diane à 6 heures

Mon arrivée fait naître en moi une sensation de paix, de calme. Les enfants vont rapidement devenir des complices affectueux. Avec eux, j'ai beaucoup appris. Les journées commencent à l'aube. Alors que seule l'eau du canal bruit doucement, au loin la cloche carillonne avec insistance. C'est l'heure du réveil. Il est à peine 6 heures, pour tous une nouvelle journée commence. Les réveils sont parfois pénibles, mais les corvées ne peuvent attendre. Chacun a des tâches bien définies: balayer la chambre, ratisser l'extérieur, vider les poubelles, etc. Les petits, qui vont à l'école le matin, enfilent leur uniforme. Au Pérou, pas un enfant ne se présente en classe sans la tenue officielle, même si la dépense est considérable pour des familles démunies. Le visage lavé, les cheveux mouillés et peignés avec application, chacun est prêt pour le deuxième coup de cloche, nettement plus agréable: le petit déjeuner. Les repas sont pris au grand air, toute l'année si possible.

Chacun s'assied à sa place, à l'une des huit tables, possède une assiette et une tasse en plastique marquées à son nom. On fait la queue pour être servi, une fois, mais en quantité désirée. Puis ce sont les coups de klaxon du bus qui attend.

Tartines en bouche, c'est la course vers les devoirs studieux. Quand ils reviendront, les adolescents les remplaceront sur les bancs de l'école.

Une demi-journée pour une instruction simple, mais variée. Les études sont difficiles pour des enfants qui n'ont souvent rien appris jusqu'à 7 ou 8 ans. Des éducateurs spécialises les accompagnent dans ce parcours. Des leçons privées ont été aménagées, mais à cela se mêle aussi un système éducatif, plutôt rigoureux, pour pallier le retard déjà pris.

Le soir, le repas se termine par un silencio sans réplique, prononcé par le chef de table. Une invitation à faire des commentaires sur la journée, suivie de la distribution des tâches communautaires: préparation du petit déjeuner et des autres repas, remise en ordre du réfectoire, travaux à la tannerie ou dans les champs, soins aux animaux.

 

Intégration rapide

La plupart des enfants n'ont pas eu de noyau familial adéquat, pas de structure de base. Ils sont dissipés et choqués lorsqu'ils arrivent à Achalay. En général l'intégration se fait rapidement, dans une joie de vivre vite retrouvée. Tout au long de leur séjour, les enfants ont le droit de repartir chez eux. Mais cela ne s'est produit qu'une fois en vingt ans, précisent Paco et Fernande. Généralement on retrouve l'appétit, une famille et de l'amour.

Beaucoup sont frères et soeurs, ayant la chance d'être accueillis ensemble et de recevoir éducation, scolarisation et si possible une formation professionnelle.

La vie communautaire est assez agitée, mais se déroule bien dans l'ensemble. Certes des bagarres éclatent parfois, des injures fusent et des larmes giclent mais quand on pense à nos rapports, ici entre frères et soeurs, tout ce petit monde donne l'impression de s'entendre à merveille. Et s'il reste des problèmes, des discussions en groupes ont heu chaque semaine. Les enfants sont invités à s'exprimer sur des événements qui leur sont apparus injustes ou punissables. On accuse parfois son camarade d'avoir "molesté" un enfant à Achalay ou à l'école. Une façon de régler ses comptes! Les éducateurs qui assistent à la réunion écoutent sereins, ces chamailleries et apportent l'indispensable touche morale à l'assemblée.

On inculque un esprit de fraternité, en précisant que les rapports entre enfants ne doivent pas se calquer sur ceux des animaux.

 

Danse et céramique

Des activités créatives viennent enrichir la vie communautaire. Un atelier de céramique a été construit. Un professeur de danse vient chaque samedi depuis la capitale. Durant mon séjour c'est même déroulé un concours dans un collège d'un quartier pauvre de Lima. La danse apparaît comme un soutien efficace dans le domaine éducatif et les résultats sont prometteurs. Les notes attribuées s'améliorent d'année en année.

Dans ce cadre discipliné, les moments récréatifs sont attendus avec impatience. Ainsi, durant le week-end, on enclenche la télévision, et, à tour de rôle, grands et petits ont droit à une vidéo choisie par Paco. Parfois on embarque les enfants dans le pick-up ou le bus pour une virée à la plage ou dans un canal. Là, c'est le bonheur total, surtout lorsque la température dépasse les 30 degrés.

Achalay c'est aussi les plaques de mousse qui remplacent les oreillers en plume, les habits que l'on ne choisit pas mais que l'on reçoit de Suisse, les anniversaires fêtés avec gâteaux, bougies et chants, le riz et les patates présentes à tous les repas, les parties de foot sur le terrain poussiéreux derrière le jardin potager. Pour avoir du gazon, les grands ont organisé une fiesta au village d'à côté. Salsa et cerveza pour une ambiance chaleureuse sous un ciel étoilé, et des sous récoltés.

Un monde aux conditions difficiles, aux installations sommaires, au confort précaire, mais où l'on se sent bien, au sein d'une famille immense.

Reste à parler des parrains, des marraines, qui sont des princes et des fées dans l'esprit des enfants, qui montrent avec fierté leur album photos; ils imaginent la vie, là-bas, à 12 000 kilomètres d'Achalay. Ces généreux donateurs qui correspondent régulièrement avec leurs filleul(e)s et offrent amour et aide matérielle. Avec, en plus, aux fêtes carillonnées, des cadeaux dont ils n'auraient pas osé rêver. Ces parrains et ces marraines constituent une chaîne de solidarité qui ne demande qu'à s'agrandir. Alors...

 

Nicole Debétaz terre&nature, jeudi 18 décembre 1997