TERRE & NATURE, LE 17 DECEMBRE 1998
UN VRAI CONTE DE NOËL
Sans un geste d'amour, sans une main qui se tend au bon moment, jamais on n'aurait pu apercevoir Carlos Nieto sur la ligne de départ de l'hippodrome de Lima
Au Pérou, il se peut que l'on croie aux fées. Regardez les bonnets traditionnels, ils se terminent par une pointe qui se dirige vers le ciel. Une légende l'explique ainsi: les enfants, dès leur plus jeune âge et grâce à leur bonnet, sont directement reliés à leur bonne étoile.
Carlos n'en aurait guère eu
besoin, car jamais il ne quittait le taudis qui servait de
logement à sa mère et à lui. Pourtant, les bonnes fées ne
devaient pas être bien loin. Des aides invisibles certes,
d'autres incarnées. Peut-être sous la forme d'un grand-père,
qui, chaque matin, poussait un bol de riz et du pain par une
ouverture au bas de la porte. Puis, un jour, derrière cette
même porte, apparut Fernande. Et, on ne sait par quel miracle,
elle réussit à pénétrer là où personne n'avait été admis
auparavant.
Alicia, la mère de Carlos, malade mentale, sortait discrètement
chaque matin, bien avant l'aube, pour remplir quelques
récipients d'une eau qu'elle tirait au robinet collectif.
Après, elle refermait la porte et se recroquevillait au milieu
des détritus.
Si Fernande parvint enfin à
entrer dans cette pièce, ce n'est qu'après de longues
discussions au sujet de Ricardo, le frère aîné de Carlos, qui
séjournait alors dans le foyer qu'elle et son mari Paco avaient
ouvert à Lima. Il faut savoir que si elle était au courant de
la situation du gosse, c'est encore par le biais de ce même
grand-père de accablé par toute une vie de misère et celle
avait vu un jour débarquer dans son havre de paix pour voir son
petit-fils Ricardo. Pour cela il avait jusqu'à briser les
interdictions du règlement.
Dans la pièce obscure, Fernande tend la main au petit Carlos,
qui la saisit, confiant. Reste à passer chez le juge des mineurs
pour recevoir l'autorisation d'emmener Carlos auprès de son
frère aîné. Quant à sa maman, elle sera, peu de temps après,
internée dans un hôpital psychiatrique. Elle y sera bien
entourée jusqu'à son dernier souffle.
Après trois ans d'obscurité,
Carlos doit réapprendre à vivre à la lumière, s'adapter à la
communauté. Et puis il y a les larves de poux qui se sont
incrustées dans sa peau. Rasé et baigné dès son arrivée, il
faudra beaucoup utiliser la brosse pour le débarrasser
entièrement de ses désagréables hôtes. Et passablement
d'amour pour l'apprivoiser.
Les premières journées se passent bien, il apprend à vivre
dans la nature, bercé d'affection. En revanche, la nuit fait
ressurgir l'inquiétude; Carlos recherche son abri-taudis
familial. Heureusement, Ricardo l'aide à passer ces heures
noires.
Quelque temps encore et notre niño s'est totalement acclimaté;
il offre de larges sourires à la communauté tout entière. A 6
ans, il soigne et monte déjà les chevaux de San Andrés, sans
aucune crainte. "Tu seras jockey", lui prédit-on avec
un petit sourire!
A 17 ans, son rêve devient réalité. Une vie réglée, beaucoup de persévérance, des relations fidèles et sûrement encore les bonnes fées le conduiront-elles, au terme de trois ans de formation, dans le peloton de tête des apprentis. Aujourd'hui, après cinquante victoires, il vient enfin de décrocher le titre de jockey professionnel sur l'hippodrome de Lima. Un vrai conte de Noël!
Nicole Debétaz terre&nature, jeudi 17 décembre 1998