DÉCLIC, Le Magazine de la Famille et du Handicap, Juillet-Août 1999
Vie quotidienne d'un foyer péruvien
Ce foyer créé par un couple helvético-péruvien accueille des enfants orphelins, handicapés ou maltraités, issus des bidonvilles de Lima. Rescapés de la misère et de la délinquance, ces jeunes réapprennent à vivre, vont à l'école, découvrent l'agriculture, l'élevage et le travail du bois.
Il est 7 heures du matin sur le domaine de San Andrés.
Lorenzo, Juana, Raoul et les autres sont réunis pour le
petit-déjeuner, en compagnie de Doña Marguerita, la
cuisinière, et de Fernande et Paco, les fondateurs du foyer.
Ils sont douze jeunes adultes handicapés à vivre dans le foyer
de l'association Achalay, créé en 1981. Il y a dix-huit ans,
Fernande la suissesse, ancienne employée des Nations-Unies, et
Paco le péruvien, psychologue, sont arrivés à San Andrés, sur
un terrain entouré de collines de sable et bordé par un canal
d'irrigation, à cent trente-cinq kilomètres de Lima. Ils
avaient avec eux quelques enfants rescapés des bidonvilles de
Lima et un grand projet en tête : le foyer Achalay. Des années
d'efforts et d'organisation ont permis de mettre en place treize
hectares de cultures, d'aménager des bâtisses en dur,
d'installer une mini-centrale électrique, de créer des bassins
de décantation pour dépolluer l'eau du canal et d'offrir à
quelques enfants une vie décente.
Aujourd'hui le foyer est une grande hacienda où vivent en permanence plus de quatre-vingts personnes, dont une cinquantaine d'enfants. " Les enfants nous sont envoyés par les institutions, les centres de santé et les assistantes sociales qui travaillent dans les bidonvilles. Parfois même, une jeune mère se présente à la porte de notre maison, pour nous laisser son enfant ", raconte Fernande, "mais il nous est impossible de tous les accueillir... " Dans les bidonvilles, les familles sont souvent éclatées, les parents absents ou violents, débordés par la nécessité de survivre. Beaucoup d'enfants deviennent délinquants, développent des troubles du comportement ou un retard mental irréversible. Certains naissent infirmes à cause d'une grossesse non surveillée ou d'un accouchement difficile.
L'argent
de poche
La matinée s'avance à San Andrés. Chacun se met au travail
: Raoul s'occupe des plantes, Lorenzo range la bibliothèque du
foyer des enfants un kilomètre plus bas, Jorge ramasse des
fruits et légumes, Lalo va nourrir les cochons... " Tous
les adultes de la communauté travaillent et reçoivent un petit
salaire. Quant aux enfants, ils ont un peu d'argent de poche.
Ensuite chacun utilise son argent comme il le souhaite, certains
le gardent pour leurs parents qu'ils voient une fois par mois
", explique Fernande.
L'association fait en sorte que les familles des pensionnaires
vivent de façon décente. A l'âge adulte, les enfants d'Achalay
retournent à Lima, certains deviennent soutien de famille. Seuls
les jeunes trop handicapés restent à San Andrés : à dix-huit
ans, ils intègrent la communauté des adultes créée pour eux
en 1993. L'insertion professionnelle des jeunes qui quittent le
foyer n'est jamais facile, mais grâce à ce qu'ils ont vécu et
appris à San Andrés, certains deviennent ouvriers agricoles,
commerçants, employés de maison, tandis que d'autres
poursuivent des études.
Cinq
heures par jour
Il est 13 heures au foyer des enfants. Le premier service du
déjeuner se termine. Les grands vont à l'école l'après-midi
et finissent de manger avant que le bus ne ramène les petits
partis en classe le matin. Les jeunes Péruviens vont à l'école
cinq heures par jour et la formation des enfants d'Achalay est
partagée entre la classe au village voisin et les cours
dispensés au foyer. Mathématiques, lecture, musique, éducation
spécialisée en cas de difficultés d'apprentissage... Ils sont
six éducateurs cette année à donner des compléments de
formation aux enfants. L'équipe d'Achalay est aussi composée de
personnel administratif, d'ouvriers agricoles, d'un
chauffeur-magasinier... Les séances de psychomotricité sont
assumées par Delia, infirmière et éducatrice spécialisée.
"C'est important pour que les enfants mettent en accord la
tête et le corps", précise-t-elle, "et ici notre
champ d'action, c'est la nature !"
Tous les membres d'Achalay vivent à San Andrés et retournent à
Lima deux week-ends par mois. Gisela est psychologue : " je
suis arrivée en avril 1997. je pensais rester juste un an. Mais
j'aime travailler ici car je vois les enfants toute la journée,
je vis avec eux, et ça permet beaucoup plus de progrès. "
Les ravages d'El Niño
La nuit tombe sur San Andrés. Sur le chemin qui traverse le
domaine, Fernande remonte vers la communauté des adultes avec
Maria-Pilar et Jesus, âgés de onze et treize ans et atteints de
retard mental. Ce soir comme chaque soir, deux enfants du foyer
viennent manger avec les "grands" d'Achalay. Un jour,
dans quatre ou cinq ans, ces deux-là auront leur place ici.
" On est obligé de penser à l'avenir, même si ce n'est
pas facile ", lance Paco, " nous avons eu de grosses
pertes dans notre production agricole avec les perturbations
climatiques dues au phénomène El Niño en 98. " Pourtant,
l'autofinancement reste l'objectif à long terme de
l'association, même si aujourd'hui elle ne pourrait vivre sans
les dons et les aides financières venant d'Europe, De l'Etat
péruvien, en effet, n'est venu que le terrain. il y a dix-huit
ans.
Elisabeth Combres, Déclic Juillet-Août 1999